L' Autoportrait.

 Histoire à trois facettes

 

             Devant le grand miroir, il prit sa palette, il prit ses pinceaux.

A larges traits, il traça l'esquisse qui s'imposait à lui : lui, l'artiste, en pied.

Puis, il s'observa, s'interrogea par delà la glace du miroir qui lui renvoya sa question : quel était cet homme qu'il voulait fixer ?

 

Non, ce n'était pas celui qu'il voyait poser devant lui, dans le grand miroir, mais un autre, bien plus inaccessible : son frère identique qu'il sentait vivre, réfléchi, en même temps que lui, celui-là qu'il savait évoluer, parallèle à lui, dans ce volume que l'on côtoie, sans jamais pouvoir y accéder, faute de porte, celui-là qui avait, pour y vivre, connaissance parfaite de ce volume idéal dont les images de notre vie ne sont qu'un pâle reflet. Voilà qui il voulait peindre...

 

Mais hélas, sa toile non plus ne donnait jamais qu'un reflet. Et cette vie essentielle qu'il sentait derrière l'apparence des choses, jamais encore il n'avait réussi à la traduire dans sa peinture.

Cette fois, il le savait : il réussirait.

 

Il prit sa palette, il prit ses pinceaux.

Nerveux, inquiet, les mouvements secs, saccadés, mais à larges traits, il traça l'esquisse de l'artiste qui peignait devant lui, derrière le grand miroir.

 

 

Vinrent les masses : l'ombre calme et mesurée du vêtement d'abord. Il peignit la sérénité du surplis noir aux subtils dégradés, l'équilibre hiératique de la stature, et l'étonnant couvre-chef qui devait protéger le centre du tableau de la lumière trop crue venue d'en-haut.

Puis, au centre de la toile tendue, de prime abord plus sombre encore que le surplis, dans l'ombre portée du grand chapeau : la face.

Il ne la peignit pas. Il attendit, observant ce visage qui le dévisageait, là, derrière la vitre. Une étrange lueur irradiait. Non pas une lumière de la nature de celle qui, diffusée par la verrière du plafond, envahissait l'atelier, de ce côté-ci du miroir, mais une lueur intrinsèque, émanescente, évanescente. Elle venait du regard.

Il l'observa avec un peu plus d'acuité encore ... et il comprit soudain : il venait de débusquer ce qu'il avait tant cherché.

Ce regard de son double réfléchi était la porte, celle par où il se pourrait noyer intégralement dans l'univers vrai qu'il savait être, mais n'avait jamais vu.

 

Ils restèrent ainsi, yeux dans les yeux. Il observa longtemps. Puis, il jubila, il explosa d'une joie extrême, plus intense que jamais iL n'eût pu connaître. Cette porte, il la peindrait. Et il s'y engouffrerait, lui aussi, tout entier, et accéderait ainsi à cette inaccessible existence dans la connaissance parfaite ... Et avec lui, dans la connaissance parfaite, s'engouffreraient tous ceux qui entreraient dans sa peinture ... Avec son infaillible technique (il comptait quelques années de métier, déjà) il pourrait s'approprier cette lueur dans le regard sur sa toile, là, dans l'espace au centre, sous le chapeau. Il deviendrait la porte ouverte par où tous pourraient plonger dans cet univers autre ou ...

Enivré, le peintre tourna à nouveau les yeux vers son modèle. La lueur dans les yeux avait disparu.

 

Joie, jubilation, exaltation : tout avec la lueur s'éteignit. De longues heures encore, le peintre observa le modèle affadi. Jamais il n'y revit la lueur. Étranges relents d'amertume au fond de la gorge, mais pas de désespoir, non ...

Ce qu'il avait entrevu ne le lui permettait plus : il peindrait ce modèle, son être essentiel entrevu un instant, il le peindrait de mémoire, s'il le fallait !

 

Alors, d'un coup sec, il cassa le miroir. Et il se trouva seul, étrangement mal à l'aise entre le concept dont il se savait seul détenteur, et l'espace vide, là, au centre de la toile.

Il prit son courage, sa palette, ses pinceaux, et sur l'esquisse à demi terminée, le peintre se remit au travail.

 

Vinrent les masses : l'ombre calme et mesurée du vêtement d'abord. Il peignit la sérénité du surplis noir aux subtils dégradés, l'équilibre hiératique de la stature, et l'étonnant couvre-chef qui devait protéger le centre du tableau de la lumière trop crue venue d'en-haut.

Puis, au centre de la toile tendue, de prime abord plus sombre encore que le surplis, dans l'ombre portée du grand chapeau : la face.

Il ne la peignit pas. Il attendit, observant ce visage qui le dévisageait, là, derrière la vitre. Une étrange lueur irradiait. Non pas une lumière de la nature de celle qui, diffusée par la verrière du plafond, envahissait l'atelier, de ce côté-ci du miroir, mais une lueur intrinsèque, émanescente, évanescente. Elle venait du regard.

Il l'observa avec un peu plus d'acuité encore ... et il comprit soudain : il venait de débusquer ce qu'il avait tant cherché.

Ce regard de son double réfléchi était la porte, celle par où il se pourrait noyer intégralement dans l'univers vrai qu'il savait être, mais n'avait jamais vu.

 

Ils restèrent ainsi, yeux dans les yeux. Il observa longtemps. Puis, il jubila, il explosa d'une joie extrême, plus intense que jamais iL n'eût pu connaître. Cette porte, il la peindrait. Et il s'y engouffrerait, lui aussi, tout entier, et accéderait ainsi à cette inaccessible existence dans la connaissance parfaite ... Et avec lui, dans la connaissance parfaite, s'engouffreraient tous ceux qui entreraient dans sa peinture ... Avec son infaillible technique (il comptait quelques années de métier, déjà) il pourrait s'approprier cette lueur dans le regard sur sa toile, là, dans l'espace au centre, sous le chapeau. Il deviendrait la porte ouverte par où tous pourraient plonger dans cet univers autre ou ...

Enivré, le peintre tourna à nouveau les yeux vers son modèle. La lueur dans les yeux avait disparu.

 

Joie, jubilation, exaltation : tout avec la lueur s'éteignit. De longues heures encore, le peintre observa le modèle affadi. Jamais il n'y revit la lueur. Étranges relents d'amertume au fond de la gorge, mais pas de désespoir, non ...

Ce qu'il avait entrevu ne le lui permettait plus : il peindrait ce modèle, son être essentiel entrevu un instant, il le peindrait de mémoire, s'il le fallait !

 

Alors, d'un coup sec, il cassa le miroir. Et il se trouva seul, étrangement mal à l'aise entre le concept dont il se savait seul détenteur, et l'espace vide, là, au centre de la toile.

Il prit son courage, sa palette, ses pinceaux, et sur l'esquisse à demi terminée, le peintre se remit au travail.

 

Il commença de se concentrer, fort, plus fort encore, plus que jamais il ne l'avait fait.

Inquiet, à l'affût de la moindre touche qui eût pu être plus juste qu'une autre, il peignit le visage, s'en écartant de quelques pas pour y revenir l'instant d'après, plus décidé. Il y mit l'ombre, puis il y mit la lumière. Une bouche s'y creusa, sereine. Les embryons des yeux y prirent place à leur tour. L'angle du nez commença d'y respirer : ce fut le premier souffle.

Et le peintre, debout devant sa toile, inlassable, de plus en plus fébrile, pétrissait la pâte de ses couleurs, ciselait le dessin d'un pinceau qui lui échappait des doigts.

Haletant, entre les spasmes de dix-huit touches, il ouvrit les yeux de la toile. Il y eut deux éclairs, et ils le recadrèrent, calmes, sereins, sous l'ombre du grand chapeau qui les protégeait. Ce fut le second souffle, et le peintre fut séduit par le regard qu'il avait créé, même si, sous l'effort, ses propres yeux s'étaient plissés, légèrement, un peu.

             Heureux, devant cet être presque parfait qui le dévisageait, il vit que cela était bon, et il bénit le geste qui lui avait fait briser la glace qui les séparait.

            Puis, le souffle court, il affirma la courbe du nez encore un peu hésitante. L'homme commença de respirer : il l'entendit vivre là, derrière la toile. Il l'aima et continua à:le carresser longuement de ses pinceaux.

Mais peu à peu, la lassitude vint. Il se sentit envahi d'un immense découragement : comment pourrait-il jamais accorder à cet être si parfait tout ce qu'il lui demandait ? Déjà il lui avait abandonné son calme, la sérénité avec laquelle d'ordinaire il peignait, et il se trouvait excité et tremblant devant lui ...

 

L'homme de toile exigea davantage de volonté dans son regard.

Malgré son insurmontable fatigue, il essaya de la lui créer. Il n'y réussit pas. Épuisé, il lui donna ce qui lui restait de volonté.

 

Alors enfin, il se sentit apaisé. L'excitation qui l'avait gagné se calma peu à peu. Il se retrouva serein. Une douce caresse régulière sur son visage acheva de l'apaiser. Il se regarda, en face. Sa pommette manquait de l'éclat nécessaire pour interpeller les spectateurs qui ne manqueraient pas de venir l'admirer. Il en fit la remarque au peintre fébrile qui, en face, poursuivait l'incessante caresse de ses pinceaux. La main experte et servile s'empressa de lui accorder cette dernière touche.

 

Ainsi, il se sentit enfin heureux, tout à fait apaisé, intemporel, essentiellement passif dans l'univers qu'il avait réintégré. Et il regarda s'éloigner, épuisé, complètement vidé de toute substance propre, le mortel qui l'avait créé à son image.
Il ne le revit jamais.