LA TOMBOLA

Il était revenu vivre dans la ville de son enfance.

 

Après l'effervescence de l'emménagement, il s'octroyait enfin le loisir des retrouvailles. Il voulait reconquérir les lieux qui lui avaient été intimes dix ans plus tôt : regagner l'habitude des rues, la sympathie des façades, la familiarité des vitrines ...
Mais si dix ans avaient singulièrement vieilli briques et pierres, ces années lui avaient aussi donné cinquante bons centimètres. L'angle de vue sous lequel il avait abordé la ville à son retour la lui avait d'abord rendue étrangère. Il s'y retrouvait avec peine. Mais, ce dimanche matin, il allait au-devant d'elle, il faisait le premier pas.

 

C'est ainsi que, pèlerinage obligé, il avait pris la direction de la Ville Haute.

 

Dès l'entrée de la rue de la Montagne, le flot humain l'avait emporté. Il y avait ressenti l'ambiance des dimanches d'autrefois où, pressé par la foule contre la jupe de sa mère qui lui serrait la main droite (il ne fallait surtout pas se perdre), il tenait de la gauche le bâton râpeux d'une énorme sucette acidulée, rouge et sphérique, achetée un franc à l'échoppe d'un confiseur ambulant.
On l'avait achetée le matin, en partant pour la messe, à l'heure les vendeurs garnissent leurs étalages et n'interpellent pas encore les passants. Mais il ne pouvait la sortir de sa poche que l'office terminé, dans la foule de onze heures, là où, même sur le parvis de l'église, les grandes personnes aux grands manteaux sombres et laineux cachent l'horizon aux petits garçons de neuf ans, et, comble d'infamie, laissent sur la délicieuse boule rouge à peine dévoilée de son cellophane, des peluches d'une laine étrangère et indésirable.

 

Passé l'estuaire de la rue, le flot humain s'estompa. La place pavée s'étala, doucement inclinée vers lui. Il la reconnut d'emblée : il est vrai qu'une ligne d'horizon déplacée de cinquante centimètres modifie moins l'aspect d'une place que celui d'une rue étroite. Tout lui était familier : l'orgue de barbarie, le manège aux chevaux de bois, l'appel des brocanteurs, les taches sanglantes et mobiles des pommes d'amour ... Tout concordait.

 

Il traversa pour atteindre le parvis de l'église. Enfant, c'est de là-haut qu'il en découvrait l'espace, chaque dimanche, au sortir de la messe. Attardé avec sa mère au-dessus des marches, il laissait les adultes descendre devant lui tandis qu'elle scrutait d'un regard devenu rituel ce marché aux allures de fête foraine. Puis elle reprenait sa main droite qu'elle serrait un peu plus fort un bref instant, avant de replonger dans la foule.

 

Comme elle autrefois, et du haut de ses cinquante centimètres supplémentaires, il regarda. C'est de là qu'il revit le marchand de billets de tombola.

 

Vieil homme déjà presque centenaire, sa mère aussi l'avait reconnu dix ans plus tôt. C'était peu avant sa mort.

 

Soudain surprise, presqu' heureuse, elle lui avait repris la main avec un empressement inhabituel. Ils avaient dévalé jusqu'au banc de pierre où il se tenait assis.

 

- Vous n'avez pas changé, depuis dix ans, avait-elle dit, l'abordant.

 

- C'est que les heures pour moi n'ont plus l'importance qu'elles ont pour vous, avait répondu le marchand. Il avait regardé le garçon et effleuré du bout des doigts la joue gonflée par l'énorme sucette ... Ce dimanche-là, elle avait acheté cinq billets : il ne leur restait pas plus d'argent.

 

Mû par il ne savait quel instinct, il refit chacun de ses gestes.

 

- Vous n'avez pas changé, depuis dix ans ...

 

- C'est que les années, pour moi, n'ont pas le poids qu'elles ont pour vous ...

 

Mais le marchands ne lui effleura pas la joue. D'ailleurs, il n'y avait plus de sucette sous cette joue barbue.

 

Des cinq billets qu'il acheta, un seul était gagnant : il valait un jour. Il le reçut sous forme d'un jeton à garder en permanence sur soi : nul ne pouvait prédire quand le lot serait attribué et il importait d'avoir le passeport sous la main au moment opportun.
Perplexe, il le glissa dans la poche gauche de sa veste et poursuivit sa promenade.

Jour après jour, dans cette ville qu'il voulait refaire sienne, il s'efforça de réapprendre à vivre.

 

Il se recréa de nouvelles habitudes : itinéraires privilégiés, gestes répétés aux mêmes lieux et aux mêmes heures. À défaut des hommes, il voulait réapprivoiser rues et façades ... Mais exceptée la place de la Ville Haute, il ne restait rien de ce chaud cocon qu'il avait autrefois partagé avec sa mère.

 

Dès qu'il quittait l'ambiance tiède de l'ascenseur, la ville l'engluait d'une froideur moite. Fenêtres et vitrines le déshabillaient du regard. Il sentait s'écouler par de multiples failles les rares vagues d'énergie que son être pouvait encore produire. Mains serrées dans les poches extérieures de sa veste, il triturait, à gauche, le jeton gagnant de la Tombola.

 

Un jour comme tant d'autres, alors qu'il s'apprêtait à vivre un de ces désagréables petits matins, il fut surpris de la consistance du jeton. Comme de coutume, il y avait appliqué, machinal, une pression de l'ongle. L'ongle s'y était enfoncé d'un demi-millimètre. Étonné, il le sortit de sa poche.
La matière, moins opaque, ne procurait plus aux doigts la même impression de froid ...

À l'observer, il ne vit pas que l'ascenseur, immobilisé un bref instant au rez-de-chaussée, avait repris sa course, l'entraînant dans une descente inhabituelle. Attiré par le léger tintement des étages qui défilaient, il leva les yeux vers le voyant lumineux où s'inscrivaient les paliers successifs devant lesquels la cage ne s'arrêtait pas. Aux chiffres négatifs croissant d'abord, succédèrent des chiffres décroissants. Il s'alourdit un peu. L'ascenseur s'immobilisa. Les portes s'ouvrirent. Le voyant lumineux indiquait -étage 00 -. Il sortit.

 

Pour la première fois, la rue ne l'agressa pas de sa moite froideur. Il s'y sentit presque bien. Tout au plus une impression de léger dépaysement : celui que l'on ressent à parcourir un lieu familier dans un sens inhabituel, ou à le regarder inversé dans un miroir.
Il voulut retrouver les itinéraires qu'il s'était imposé ces derniers mois : les vitrines ne le glaçaient plus, les façades lui étaient familières, et, chose étrange, plus il s'intégrait dans cette architecture, plus il éprouvait de difficultés à s'orienter, comme si, abrité par l'immense labyrinthe, il y avait perdu, avec son intégration, la faculté du regard critique que donne une vue extérieure et globale.

 

Il erra toute la matinée : tête haute, regards circulaires, effleurant du bout des doigts la pierre des façades. Inondé d'un afflux d'énergie, il n'éprouvait plus ce besoin maladif de se protéger du regard des autres. Mais, en fait d'orientation, bien qu'il connût toutes les rues parcourues, il était bien incapable de repérer d'où il venait et où il allait. Peu lui importait d'ailleurs.
Il eut faim. Il s'attabla au comptoir d'un snack.

 

Le sandwich ne lui déplut pas : il avait un goût d'autrefois. La bière était moins fraîche qu'il ne l'eût souhaité. Il n'en fit pas la remarque au garçon.
Il fouilla dans ses poches pour quelque pièce de monnaie. Sa main ne rencontra qu'une pastille granuleuse qu'il ne reconnut pas tout de suite. De la main gauche (main droite en suspens : le serveur attendait qu'il réglât l'addition), il l'approcha de ses yeux. C'était une pastille opaline, presque malléable, dont la pâte englobait une multitude de grains blancs d'une nature crayeuse : le jeton.

 

Un rire cristallin sonna à deux pas : une fille ... , un rire singulièrement familier, mais il ne pouvait se rappeler où il l'avait entendu. C'était autrefois.

 

- Eh oui ! La première fois, cela étonne toujours un peu !
De sa poche elle sortit une pastille pareille à la sienne, juste un peu plus large et plus ferme.

- ... et encore, elle a fondu de moitié ! J'ai gagné une semaine.
Négligemment, elle la replaça dans sa poche.
Le serveur attendait encore. Il régla l'addition.

- Je puis vous offrir quelque chose ?
Il eut conscience de prendre, pour la première fois depuis son retour dans cette ville, l'initiative d'un acte de parole purement gratuit. Cela ne lui avait coûté nul effort, comme s'il l'avait toujours connue.
Lui d'habitude si distant, il était sorti de sa réserve. Il s'en étonna.

 

Ils passèrent ensemble le reste de la journée. La ville souriait. Les trottoirs confortables les laissaient flâner à leur guise. Une connivence s'établit entre eux. Il retrouvait une liberté perdue depuis la mort de sa mère : liberté de partager un moment, un espace, un élan ... respirer le même air, tirer à deux le poids des mêmes heures. C'est peut-être pour cela que le temps lui parut si léger cet après-midi là.

 

Quand la lumière s'estompa, ils en firent la remarque ensemble.

- Montre ton jeton, dit-elle.
Il l'avait complètement oublié et dut fouiller le fond de sa poche : c'était devenu une pâte informe et grumeleuse. Elle parut déçue :

- Il va falloir nous quitter !

- Pourquoi ? ... On se reverra ?

- Pas sûr ...
Et, évasive :

- Moi, il me reste encore cinq jours ...
Elle eut un mouvement fataliste des épaules qu'il traduisit comme la manifestation d'un espoir impossible.

 

Mais elle avait raison : il devait la quitter, malgré le baiser qu'elle venait de poser sur sa joue. Il l'embrassa à son tour et partit à grandes enjambées, sans savoir pourquoi. Arrivé à son immeuble, il prit l'ascenseur et se laissa remonter.
Il pensait trop à elle, ne mesura pas le temps ni ne compta les étages. Les portes s'ouvrirent sur son palier.

La nuit fut bonne. Il envisagea enfin une possible réintégration dans l'espace géographique qu'il croyait le sien. Mais, au petit matin, dès les premières vagues du froid glacial de la rue, il déchanta : la ville était redevenue celle des mois précédents. Aux vitrines, son reflet même lui était hostile. Il s'enfonça le cou entre les épaules, releva son col et se protégea les mains dans les poches extérieures de sa veste. Dans la gauche, il chercha le jeton de la tombola ... Il n'y trouva qu'une grossière poudre blanche et crayeuse.
On était samedi. La journée lui parut un siècle.

 

Dès huit heures, le lendemain, il s'en fut sur la vieille place pavée.
Au milieu des marchands qui dressaient leur échoppe, des brocanteurs qui se disputaient quelques mètres carrés de trottoir et des rares fidèles se pressant pour le premier office, il ne vit pas le marchand de billets : il n'arriva qu'à neuf, heure où le place commence à se peupler. Il lui laissa à peine le temps de s'asseoir sur le banc de pierre.

- Vous avez de la chance : j'ai presque épuisé mon stock !
Mais le billet n'était pas gagnant. Il en prit un second, puis un troisième, et un quatrième ... Ils ne gagnaient pas davantage.
Derrière lui, d'autres personnes attendaient.

- Et quand vous aurez tout vendu ?

- Ah ! La belle affaire ! Je reviendrai avec un nouveau stock, dans dix ans !
Il prit peur :

- Donnez-moi tout !
Le vieux hésita :

- Non, petit ... Tu ne devrais pas ...

Il n'était pas « petit », et c'était parfaitement son droit !
Le vieux compta les dernières enveloppes, les lui donna avec la boîte de carton qui les contenait. Fébrile, il les déchira toutes, une à une. La dernière gagnait un jour. Le vieux marchand avait disparu dans la foule, mais, sur le banc de pierre, restait une pastille un peu plus rosée que le jeton de la première fois, et un peu plus translucide aussi. Cela lui parut de bon augure. Il l'empocha et rentra en hâte chez lui.

 

L'ascenseur n'était pas au rez-de-chaussée. Il ne sortit point, mais tint serré plus intimement, le jeton de tombola.

 

Alors, comme à regret, les portes se fermèrent. Il n'enfonça plus de bouton. La lumière s'éteignit. Dans l'obscurité, les yeux fixés sur le marquoir fluorescent des étages, il se concentra avec ferveur, la pastille rose au creux de la paume.

Il ne compta pas le temps. Enfin, l'ascenseur oscilla, si peu, puis, comme une couleuvre, lui sembla glisser, s'infiltrer par une faille discrète, dans un univers caché. La descente fut longue et lente.

 

Étage -00-. Les portes s'ouvrirent. La rue. Elle attendait là, devant l'immeuble. Elle parut surprise et heureuse.

- Je t' avais vu entrer ici ... Je n'osais pas espérer ... Montre ton jeton ?
Il le sortit de la poche :

- Deux jours .
Elle sortit le sien : il était un peu plus petit.

- C'est ce qui me reste aussi.

- Et avec les jours, on gagne aussi les nuits ?

- Oui ! Je te montrerai ! Viens ! ...
Ils partirent, main dans la main.

 

À nouveau, la ville leur sourit : moins peuplée, moins pressée, tous flânaient, bienveillants ... Et cependant, il ne reconnut aucun visage familier. Il ne s'y essayait guère, d'ailleurs : un seul lui suffisait.

 

Ils voulurent prendre leur repas au snack où ils s'étaient rencontrés. Il resta introuvable. Elle ne s'en étonna pas.

- Tout est si mouvant, ici, dit-elle.
Ils décidèrent de monter chez lui. Ils empruntèrent l'escalier.

Au soir du deuxième jour, ce fut elle qui dut partir. Il la reconduisit.

 

Il aima le quartier qu'ils traversaient : petites maisons ouvrières, aux étages sans prétention, familiarité des rues mal pavées, trottoirs aux dalles de pierre inégales, rapiécées de taques de fonte et de béton rugueux. Bordant ce quartier : une avenue arborée. Ils se quittèrent au pied d'un immeuble vieillot qui ne lui était pas inconnu. Souvenirs jaunis d'autrefois : le détail des volets, le dessin du balcon ... Mais il ne pouvait s'en remémorer aucune couleur. Il s'attarda à flâner une bonne partie de la nuit. Au petit jour, il rentra.

 

Jamais plus il ne revit le marchand de billets de tombola. Chaque dimanche, cependant, il se rendit Ville Haute.

 

Les premiers mois qui suivirent, il passa toutes ses matinées dominicales à scruter le marché, du haut de parvis de l'église.

L'hiver vint, et le froid. Il se réfugia sous le porche, puis, à l'appel des cantiques, dans l'édifice. Les sons et les senteurs de son enfance lui revinrent : il y retrouvait une paix que ne lui donnait nul autre lieu de la ville.

 

Il avait recherché aussi, sans le trouver, le petit immeuble où il l'avait quittée. Mais ces deux jours passés avec elle l'avaient complètement désorienté : il n'associait à leur souvenir l'image d'aucun de ces immeubles sans âme, de ces façades métalliques, de ces vitres sans tain qui bordaient aujourd'hui les rues et se substituaient, chaque année plus nombreux, aux bâtisses de son enfance.

 

Une fois, cependant, alors qu'il découvrait de petites rues desquelles il n'avait pas encore repris l'habitude, il crut retrouver le quartier où il l'avait reconduite. Quand il déboucha sur l'avenue qui devait être la sienne, il ne trouva qu'une clinique de huit étages.

 

Dix années s'écoulèrent ainsi, pareilles, empâtées d'habitudes qui font perdre aux souvenirs leur acuité douloureuse, ponctuées des offices apaisants du dimanche matin, de la halte, au sortir de la messe, sur le parvis de l'église, et de l'absence, sur le banc de pierre, du vendeur de billets de tombola.

Dix années qu'il avait subies, qu'il n'avait pas comptées.

 

Comme il le lui avait annoncé, le vieux marchand revint, un dimanche matin, avec une nouveau stock de billets de tombola.

 

Du haut des marches, il n'en crut pas ses yeux, puis déboula, et d'un bond, fut au banc de pierre.

- C'est bien vous ? Vous n'avez pas changé ! Vite, donnez-moi ...

Le vieux l'avait vu venir, inquiet.

- Ne sois pas si pressé, mon garçon ! On peut perdre ou gagner du temps, mais on ne triche pas avec lui ! Et courir n'y change rien !

 

Il acheta un billet, deux billets, dix billets ... Aucun ne gagnait.

 

- Donnez-les moi tous !

- Ho là ! Il en faut pour tout qui en désire ... Je ne peux pas ! La saison débute seulement ...

 

Il le saisit par le col.

- Vous mentez ! Vous l'avez déjà fait ! Donnez-moi tout votre stock !

 

Le vieux le reconnut, pris peur. Il lâcha le carton où étaient rangés les billets pour protéger une bourse de cuir accrochée à sa taille.

- Non, petit ! N'espère pas tromper le temps ...

 

Il frappa, arracha la besace, et s'enfuit à travers la foule tandis que le vieux s'affalait.

Il marcha longtemps à travers la ville. On ne l'avait pas suivi. Ce n'est que chez lui qu'il osa enfin ouvrir le sac de cuir. Il contenait une bonne douzaine de pastilles opalines, de toutes grosseurs. Il les empocha toutes et prit l'ascenseur ...

 

Elle l'attendait à la sortie de l'immeuble.

- Je savais.
Ils s'étreignirent.

Elle avait changé. IL ne s'en étonna pas. D'ailleurs, il lui sembla l'avoir déjà vue telle, toujours aussi belle, aussi proche, comme s'ils avaient vécu ces dix années côte à côte. Avec le naturel d'un geste mille fois répété, ils se prirent la main, lui à gauche, elle à droite. Ils parlèrent : mêmes mots pour les mêmes choses, mêmes silences pour les mêmes non-dits, tels frères et soeurs qui ont reçu un même langage d'une même mère.

 

Seule, sa robe l'intrigua : d'un vieux rose à la lumière, elle paraissait violacée à l'ombre. Ce n'était pas la première fois que l'aspect moiré de ce tissu le séduisait ... Le miroitement violacé se noyait dans l'ombre des souvenirs perdus, saveur d'une époque à jamais révolue. Il ne put se retenir de la questionner.

- Mais c'est impossible, elle est neuve ! Je l'ai achetée hier. C'est mon garçon qui l'a choisie ...

- Ton garçon ?

- Oui. Il a neuf ans. Il n'a que moi. Il porte ton nom ...

- Mais ... Qui est ... Neuf ans, tu dis ... Et tu l'as laissé seul, là-bas ?

- Oh, rassure-toi ! Pour lui, comme pour les autres, ce que nous vivons ici n'a aucune consistance temporelle ! Tout au plus une feuille de papier à cigarette glissée entre les pages d'une bible ! Il dort tranquille ! Quand il s'éveillera, je serai là. Ces jours n'appartiennent qu'à nous ! Combien as-tu gagné ?

 

Il lui montra ses poches pleines et expliqua. Elle pâlit.

- Mais ... On ne peut pas tromper le temps !

- Et il ne nous trompe pas, lui, qui nous coule entre les doigts, qui nous impose son rythme débile, et qui maintenant, nous joue des facéties de foire ! Je veux rester ici, avec toi !

- Pas moi ! ... mon gar çon, tu comprends ? ...

- Reviens avec lui ... Nous vivrons ici, tous les trois ! Regarde toutes ces pastilles : elles sont pour vous. Partageons-les.

 

Elle refusa. Elle n'avait gagné qu'un jour. La journée s'écoula. Elle voulut rentrer chez elle. Il s'y opposa, glissa lui-même la plus grosse des pastilles dans la poche de tissu rose, moiré, à gauche, juste sous la poitrine, puis la ramena chez lui.

 

Ils discutèrent longtemps. Enfin, elle s'assoupit près de lui, sur le divan. Il n'avait pu la convaincre : elle repartirait le lendemain. Tout contre elle, il s'assoupit à son tour.

Ce fut au petit jour qu'il s'éveilla. Il ne sentit plus la chaleur de l'épaule sur laquelle il avait pris appui. À tâtons, dans la semi-obscurité, il tenta de la situer. Il ne le put. Il tourna le commutateur pour éclairer : elle avait disparu.

 

Seuls, sur le divan, restaient, sur une tache visqueuse et sombre qu'il reconnut être du sang, la pastille rose qu'il avait glissée dans sa poche et quelques lambeaux de tissu rose moiré.

 

Et c'est alors seulement, car les quelque dix années passées à l'assistance publique avaient effacé de sa mémoire bien des souvenirs douloureux, qu'il identifia l'énigmatique robe rose : celle-là même qu'il avait choisie vingt ans plus tôt, et que portait sa mère quand, pour la première fois, il avait vu le marchand de billets de tombola ... Robe qu'elle portait encore le lendemain, ce lundi matin où il l'avait retrouvée dans leur petit appartement, mortellement blessée, juste à gauche, sous la poitrine.